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  • josianetremel

Télétravail, la vie devient flou

Avec le télétravail, le même espace sert à travailler et se reposer : la maison. Comment se préserver quand l'entreprise, le chef et le boulot s'invitent au pied du lit ?


"Si le télétravail aggrave l'investissement déjà fort des Français dans leur vie professionnelle en empiétant sur la vie privée, l'épuisement guette."

Jusqu'aux années 80, les salariés avaient deux vies, professionnelle et personnelle, bien séparées par une frontière bien étanche qui ne commence à devenir poreuse qu'avec l'apparition d'internet puis des smartphones. "- Dois-je répondre à ce mail à la maison un samedi ?" "- Sans doute, puisque j'utilise l'ordinateur du bureau pour réserver mes vacances en semaine..." En mars, cependant, la frontière s'est brutalement brouillée pour plusieurs millions de personnes. Devenu télétravail dans l'urgence, leur travail est entré chez elles par effraction. La (con)fusion des deux vies s'est réalisée en un seul lieu : la maison. Et cette fusion était d'autant plus chauffée à blanc que le confinement nous interdisait d'en sortir ! L'expérience a été diversement appréciée selon les individus et surtout, selon leurs conditions de vie : espace, équipement informatique, enfant ou pas... Mais elle a toujours suscité une impression bizarre. C'était nouveau quand même, pour un salarié, de gagner son pain là où on le mange. Table de salle à manger ou bureau ? La vie quotidienne est devenue floue. "L'espace privé doit rester un refuge psychique" On avait célébré la liberté d'étendre une machine quand il fait beau ? Mais cela signifiait aussi qu'il faudrait désormais penser à tout en même temps avec un risque de s'emmêler : le linge à rédiger et le rapport à étendre, prendre rendez-vous avec les enfants et crier sur le chef. Tout le monde a souri de ces bambins faisant irruption dans les sérieuses vidéoconférences de leurs parents. Mais elles disaient pourtant que l'intrication des vies était désormais en place. Et ça, ce n'est pas une bonne chose. Petit Marcel en couches n'a rien à faire au travail de papa ou maman. Le Dr Patrick Légeron, psychiatre attaché à l'hôpital Sainte-Anne à Paris, rappelle que toutes les études montrent que nous avons besoin d'être investis dans des domaines différents pour un bon équilibre psychologique. "Si le télétravail aggrave l'investissement déjà fort des Français dans leur vie professionnelle en empiétant sur la vie privée, l'épuisement guette", note le spécialiste, co-auteur d'un rapport sur le burn-out pour l'Académie de Médecine. "L'espace privé doit rester un refuge psychique, sinon la charge cognitive sur le cerveau est trop forte." D'autant que, comme le note l'Agence Européenne de Santé et de Sécurité au Travail, le "travail digital" exerce une pression particulière : deux heures sur l'ordinateur à domicile, c'est souvent bien plus intense que deux heures de "présentiel" au bureau. Car au bureau, on vaque, on se parle... Pas seulement à la machine à café. Le temps relâché des interactions sociales n'est pas un temps perdu. Il s'y échange une aide informelle, par des remarques utiles et un partage d'informations pratiques, dont on mesure l'importance quand on est seul chez soi face à sa tâche. On se retrouve aussi privé du regard des autres qui nous confirme à chaque instant notre statut professionnel, voire notre compétence et notre appartenance. On ne sait plus seulement où on habite, il peut arriver qu'on ne sache plus qui on est ! "Le travail confère un statut social, une importance personnelle", note le Dr Légeron. "Le télétravail peut donc donner un sentiment de perte d'identité, surtout pour ceux qui le surinvestissent." Réintroduire des séparations Faut-il alors jeter le télétravail aux orties ? Sûrement pas, car ses avantages sont indéniables. Mais s'il doit devenir ordinaire, il est urgent de le délimiter. D'abord en gardant des journées de bureau ensemble, une ou deux fois par semaine. Ensuite en luttant contre le flou, dans le temps comme dans l'espace. Ce n'est pas un hasard si les travailleurs indépendants, déjà confrontés à la problématique, ont fait le bonheur des loueurs de coworking. "Si on télétravaille, il faut réintroduire des séparations", insiste le Dr Patrick Légeron qui a aussi fondé le cabinet Stimulus, spécialisé dans la santé psychologique au travail. "A défaut de disposer d'une pièce qui peut être convertie en bureau, au moins ne pas travailler dans le lit qui doit rester un lieu de repos. De même, il faut ritualiser chaque période : s'habiller, même si c'est en décontracté, pour télétravailler, fermer l'ordinateur en fin d'après-midi comme quand on quitte le bureau. Il faut s'obliger à respecter des plages horaires stables. Pas de série télé dans l'après-midi si c'est pour se retrouver à récupérer ses heures la nuit. Le cerveau doit pouvoir opérer des distinctions entre temps de travail et temps de vie privée". En conclusion, c'est rigolo, mais ce n'est pas une bonne idée de faire une vidéoconférence en cravate avec un pantalon de pyjama ! ENTRE PRESENTEISME ET SURVEILLANCE NUMERIQUE, LES RISQUES DU TELETRAVAIL Connaissez-vous le présentéisme ? C'est l'exact contraire de l'absentéisme, un comportement qui consiste à être trop présent au travail, à rester trop tard, pour abattre plus de boulot ou montrer qu'on est là. Bien connu au Japon, il est aussi très pratiqué en France où les salariés (du public et du privé) passent un quart de leurs jours d'arrêt maladie... au travail*. Alors que le télétravail aurait pu calmer cette tendance, il semble au contraire qu'il l'a aggravé là où il existait déjà. Les réunions sans fin à pas d'heure se sont transformées en téléconférences sans fin à pas d'heure ("Après tout, on n'a plus de train à prendre"). Les salariés qui s'y adonnaient par anxiété (d'être mal vu, de perdre leur poste) l'ont compensé par un présentéisme numérique parfois effréné... Big Brother dans l'ordinateur De leur côté, certaines entreprises utilisent des logiciels de surveillance pour être certaines que leurs salariés ne confondent pas télétravail et travail à mi-temps : le logiciel Sneek permet ainsi de photographier l'employé devant son ordinateur toutes les cinq minutes. D'autres logiciels enregistrent tout ce qui est tapé au clavier, le temps passé sur une application, les mails envoyés et à qui... "Dans ma boîte, on est passé du "flicage" dans l'open space à Big Brother dans l'ordinateur", note avec fatalité Emma 30 ans, qui travaille dans un service clientèle. * Enquête DARES "Conditions de travail et risques psychosociaux", 2016. Source : Christine Baudry - Le Télégramme